Quinze chutes en neuf mois

Je tiens la liste suivante depuis novembre. Quinze chutes en neuf mois, plus deux rattrapées de justesse sur l’îlot. En réalité, les quasi-chutes sont beaucoup plus nombreuses, mais je ne les note pas vraiment.

2025

2026

Ce qui m’étonne en relisant cette liste, ce n’est ni la douleur ni la fréquence : c’est la banalité des circonstances. Je tombe en remettant mes souliers au bout du lit, en écrasant le recyclage dans le bac, en accrochant ma serviette derrière la porte de la salle de bain. Aucune de ces chutes n’a vraiment d’histoire : elles arrivent pendant que je fais autre chose.

Le 8 juillet, je suis tombé deux fois. La seconde en finissant ma douche : les pieds mouillés, un demi-tour, le calorifère. Ecchymose dans le dos, au-dessus de la hanche. Ma conjointe a dû m’aider à me rendre jusqu’au lit. Je n’étais pas capable de m’habiller.

Le lendemain matin, j’allais quand même bien. J’ai dû faire attention, bien sûr, pour ne pas me blesser davantage les jours suivants.

Je constate qu’il y a un rapprochement entre les chutes, surtout celles où je me fais vraiment mal, et les crises existentielles que j’ai de temps en temps. J’ai l’impression qu’elles sont reliées — comme les échecs engendrent une cascade d’émotions difficiles. Quand l’une ou l’autre survient, je remets tout en question : ce que je vaux au travail ou ailleurs, mes capacités, ma volonté de faire des efforts.

Je ne sais pas toujours dans quel sens va le lien. Est-ce que je tombe parce que je doute, ou est-ce que je doute parce que je tombe ? Les deux arrivent ensemble. C’est tout ce que je peux affirmer. La fatigue aussi y contribue.

Ma foi ne m’a jamais permis de guérir complètement de mon handicap, mais j’ai pu faire beaucoup malgré tout. Sans amertume, je ne cherche plus à guérir. Je peux encore servir, avec la chaise roulante ou les béquilles.

Un thérapeute m’a demandé ce que j’avais appris de mon congédiement récent. J’ai appris certaines choses. Mais j’ai appris beaucoup plus au centre de réadaptation. J’ai accepté la chaise roulante. J’utilise la marchette à l’intérieur. Je fais attention à mon énergie et à la gestion de ma douleur. Ça va mieux.

Voilà où les deux versants se rejoignent. Je ne peux pas plus prévenir les chutes que les remises en question. Je peux préparer le corps à les encaisser : je fais mes étirements, mes exercices de renforcement. Le matin du 9 juillet, malgré la veille, j’avais moins mal qu’auparavant. Les exercices, la glace, l’oreiller sous les genoux : aucun de ces gestes n’a évité la chute, mais ces précautions ont changé ce qu’elle m’a coûté.

L’écriture fait le même travail. Elle n’empêche pas la crise. Quand j’écris au jour le jour, mes notes créent de l’espace pour prendre du recul et changer de perspective, afin de mieux comprendre ce qui m’arrive dans le temps.

Je vais continuer à faire mes exercices. Je vais continuer à écrire. Et je vais tomber encore.